Indigo d'Oc

Collectif de designers

Alexander von Vegesack : « Concevoir un objet industriel en pleine nature est inspirant »

Actu de l'asso

Le collectionneur allemand a transformé le domaine de Boisbuchet, en Charente, en haut lieu du design, de l’architecture et du développement durable.

Alexander von Vegesack, 73 ans, a réalisé sur les 150 hectares de sa propriété charentaise un rêve utopiste autour de la transmission du savoir. Son domaine est aussi reconnu comme Pôle d’excellence rurale. Explications.

Pourquoi avoir inventé ce campus d’été de design et d’architecture ?

Je pense qu’on ne peut pas éduquer les jeunes uniquement avec des ordinateurs, sans expérience pratique. En Allemagne, un ébéniste ou un charpentier, au bout de trois ans d’expérience, peut prétendre entrer à l’université. Ici, nos stages sont ouverts aux adultes de tous profils, diplômés ou pas. Ils peuvent expérimenter les matériaux et constater, par exemple, que le bambou fendu est plus solide que la fibre de verre. Ils peuvent créer des objets en verre, en céramique et en porcelaine cuits dans des fours à bois spéciaux, mis à disposition au domaine de Boisbuchet par le Corning Museum of Glass de l’Etat de New York.

Projets pratiques, travail en équipe et vie en communauté en pleine nature sont quelques-unes des particularités du campus du Boisbuchet.
1/12

Dans ce campus au cœur de la Nouvelle Aquitaine, des apprentis architectes ou designers expérimentent, chaque été, des défis créatifs les plus fous.

Projets pratiques, travail en équipe et vie en communauté en pleine nature sont quelques-unes des particularités du campus du Boisbuchet.

CIRECA/Domaine de Boisbuchet

› Accéder au portfolio

Je suis particulièrement fier de notre programme d’enseignement, qui permet de rencontrer des pointures dans leur domaine. Ainsi Lina Ghotmeh, auteure d’un grand musée en Estonie et d’une tour de logements à Beyrouth, sa ville natale, a bâti ici, en 2017, avec ses étudiants, une serre à la géométrie complexe. Pour ce projet, elle a été nominée pour le prix Dezeen 2018 de l’« architecte émergent de l’année ». Cette saison, Achim Menges, figure de l’ingénierie biomimétique, a travaillé avec ses apprentis sur un bâtiment ventilé, non pas à l’aide d’une mécanique ou d’une énergie, mais en sélectionnant des fibres de bois qui réagissent naturellement à l’humidité de l’air.

Au fin fond de la campagne, Boisbuchet se mérite…

Oui, la campagne agit comme un filtre. En venant au domaine, les participants doivent accepter de sortir de leur zone de confort, de l’urbanité. Concevoir un objet industriel en pleine nature peut être déroutant, mais aussi inspirant. Deuxième défi : ils viennent créer quelque chose, très souvent à partir de matériaux naturels, bois, céramique, métal… Or réaliser un objet en 3D en seulement cinq jours, cela ne peut pas être parfait. Il faut accepter cela aussi. Ce qui est important, c’est d’illustrer ses idées. Troisième défi : partager sa chambre avec d’autres. Les gens de ma génération étaient habitués à cela, or ce n’est plus le cas, aujourd’hui… Toutefois, le travail en équipe, la découverte d’autres cultures font partie de l’intérêt de séjourner ici.

Vous n’abordez pas que le design…

Ce mot n’existait pas à la fin des années 1960, quand j’ai commencé ma collection de chaises Thonet. La mode actuelle du « design thinking » m’exaspère, car pour moi, le design est déjà le fruit de la pensée. Ici, nous abordons un champ large qui inclut architecture, paysage, design d’objets et écologie… Nous nous intéressons même aux liens entre design et yoga, un thème développé cet été par Franziska Kessler. Et de plus en plus à la scénographie, car si vous avez des idées de génie en architecture ou en design et que vous n’êtes pas capable de les présenter à travers une exposition ou un film, vous avez peu de chances d’être entendu. On voit cela dans la mode… Un bon défilé, outre les vêtements, c’est une mise en scène réussie. Une expérience qu’Andrew Ondrejcak nous a fait vivre, en juillet, en orchestrant avec ses étudiants un mini-opéra en plein champ. C’est la cinquième fois que ce metteur en scène établi à Brooklyn dirige un atelier à Boisbuchet.

 

LE MONDE | | Propos recueillis par Véronique Lorelle